Où il n'est bien sûr nullement question, ni d'automne, ni de Tokyo…

23 août 2006

Les seins de Zoé pt. 2

Posté dans : le Japon, par Dave A. à 6:18

Les seins de Zoé, donc.

Les seins de Zoé n’étaient pas particulièrement immenses. Ils auraient certes inspiré un certain respect à la plus opulente des Japonaises, mais rien qui n’atteigne les sommets siliconiques d’une Skye ou de la plupart des effeuilleuses professionnelles du quartier. C’était plutôt une certaine rondeur, une rondeur douce et lourde dont le contour entr’aperçu à travers un pull en laine un peu serré vous donnait instantanément des nostalgies de nourrisson, la pureté des pensées en moins.

La colocataire de Zoé fêtait son anniversaire le week-end suivant et avait décidé d’acquérir pour l’occasion quelque friandise chimique qu’elle n’avait guère eu l’occasion de consommer depuis son arrivée à Tokyo. Zoé, aussi gentille que serviable, avait offert de s’enquérir d’un fournisseur idoine, comptant sur la haute concentration en activités interlopes diverses et pas si variées dans un rayon de 100 mètres autour du bar.

Bénéficiant de la proximité immédiate d’un stock quasi-illimité de drogue buvables, légales et gratuites, ni elle ni moi n’avions jugé jusqu’alors nécessaire de nous acquitter des taux usuraires pratiqués pour les drogues non-légales et n’avions donc pas de contact attitré en la matière. Il fallut rapidement éplucher le rollodex du bar pour trouver notre homme. Un jeune entrepreneur brésilien dynamique et plutôt sympathique qui avait l’air d’apprécier mes tentatives de diversification cocktaileuse, puisqu’il venait fréquemment goûter mes mojitos en tout début de soirée avant de vaquer à ses occupations commerciales dans le quartier.

Un coup de téléphone et quelques minutes plus tard, Raùl venait s’asseoir au comptoir encore quasi-vide du Tropicana où Zoé lui tendit une caipirinha en lui expliquant la nature de son mal de tête et le nombre d’aspirines dont elle avait besoin.

La transaction réglée en quelques instants, Raùl n’était pas spécialement pressé de reprendre sa tournée et nous entretenait des dernières nouvelles du quartier (constructions, altercations, arrestations, déportations etc.). Il était clair, à l’attention toute particulière qu’il portait à Zoé, qu’il n’était pas tout à fait insensible à ses deux charmes anglo-saxon. Et pour qu’il n’y ait aucun doute sur ses intentions, il ne manquait pas de me féliciter à intervalles réguliers sur ma chance de travailler en si charmante compagnie, en Portugais et en termes nettement moins chastes bien sûr, sous-estimant gravement au passage les capacités linguistiques de l’intéressée qui n’en ratait pas une miette et manquait de pouffer à chaque remarque.

Si elle n’était pas particulièrement sensible à la virilité latine de notre ami, Zoé se prêtait néanmoins de bonne grâce à la conversation et, quand celui-ci dut finalement interrompre sa cour pour reprendre du service, empocha en souriant son numéro personnel qu’il venait de griffonner sur une serviette pliée en deux.

Ce n’est que quelques heures plus tard, alors que la nuit amorçait son décollage, que Zoé me fit signe de la suivre dans l’arrière salle (un cagibi de deux mètres carrés à l’extrémité du bar, qui servait à la fois de réserve, de salle froide, de cuisine, de salle de repos et plus si affinité). Là, elle me tendit la carte de visite en papier absorbant de Raùl, à l’intérieure de laquelle se nichait un petit sachet à l’apparence bien connue de tous les toxicomanes occidentaux nés à l’ère bénie du Ziploc miniature et au contenu poudreux blanchâtre non-moins familier. Pour la forme, elle me demanda si j’avais la moindre idée de ce que cela pouvait être, m’exonérant aussitôt de toute réponse par un clin d’œil espiègle. De même, quand elle rassembla toute la candeur et l’ingénuité qu’elle put trouver pour énoncer : « Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire avec ça ? », sa ponctuation interrogative manquait cruellement de conviction.

Il fut décidé qu’une fois les commandes en souffrances honorées en salle, un nouveau petit passage par la salle de jeux serait de mise. Nous reprîmes donc le chemin du comptoir, non sans avoir préalablement testé de quelques aller-retour de clef la teneur en saccharose de notre sucre glace.

Le bar s’était rempli dans l’heure, avec entre autres un contingent important d’hôtesses occidentales venues célébrer la fin de leur service et l’anniversaire de l’une d’entre elles par moult tournées générales de dosettes de téquila consommées cul-sec entre deux rondelles de citron. Tournées auxquelles nous étions, bien entendu, chaleureusement conviés à chaque fois, pour ne rien aider.

Profitant d’un instant d’apaisement et me laissant servir la tournée suivante, Zoé se retira dans la remise pour y préparer notre tournée personnelle. Ayant fini de distribuer la dernière commande à toute l’assemblée, je me retrouvai avec deux verres et la prière insistante de la commanditaire d’aller en boire le contenu avec ma collègue. Ce que j’allais faire de bon cœur, me dirigeant à grandes enjambées vers le rideau séparant la remise du reste du bar…

Que croyez-vous qu’il arriva?

Quand nous eûmes fini de rire bruyamment à la vue de la coupelle vide dans la main de Zoé et de son contenu répandu dans l’échancrure de son corsage qu’elle portait, justement, plutôt échancré pour une fois, je lui tendis la tequila, miraculeusement rescapée de notre collision. Elle la descendit d’un trait sans omettre de lécher préalablement les grains de sels saupoudrés entre le pouce et l’index de ma main gauche, puis, tout en reposant le verre pour attraper la rondelle de citron que je lui tendais, contempla rapidement l’étendue de la marée blanche en dégageant ses épaules avec précaution. Évidemment, moi, à cet instant précis, je contemplais tout autre chose. D’ailleurs, je m’étais peut-être un peu trop perdu dans mes contemplations, parce que quand je songeai à relever la tête, Zoé avait une paille à la main qu’elle me tendait le plus naturellement du monde, les yeux plus pétillants que si l’on y avait balancé 500 milligrammes de malice en comprimés effervescents.

Qu’eussiez vous fait à ma place?

« Bon, je crois que ça vaut au moins un demi-point », je lance, confiant d’avoir le jury dans ma poche.

« Mais on avait pas dit barmaid, on avait dit péripatéticienne ! », interrompt Skye, apparemment pas prête à se taper l’addition.

J’argue que certes, mais compte tenu des conditions relativement dures à réunir de cette manche et en l’absence de mieux, un demi-point me semble largement mérité et ce n’est pas parce que le patron du café est en train d’additionner le total de nos consommations sur sa caisse depuis dix minutes non-stop qu’il faut se montrer mauvais-joueur.

« D’accord », fléchit Skye avec le sourire largement reconnaissable de quelqu’un qui non seulement vient de passer la nuit à boire du champagne, mais en plus ne compte pas en payer un seul yen, « moi, ça me fait donc un point complet, et je crois que cela fait de Masa et Dave les perdants de la soirée ».

Sans même me laisser le temps de la traiter de trainée mythomane, elle s’empresse de préciser: « Brendan n’a jamais dit que ça devait être pendant les heures de travail de la travailleuse… », puis me tend son portable en ajoutant : « Pour confirmation et recoupement : Ivanna, le 3 en numérotation rapide… »

« Si tu es intéressé, tu lui dis que je t’envoie et elle te fera certainement un prix… », susurre-t-elle, tandis que le patron dépose sur notre table une petite feuille adornée d’une série de chiffres d’une longueur déconcertante, soulignés deux fois et tracés en rouge d’une plume sûre que l’on devine trempée dans les artères du dernier impayé.

« T’es quand même une vraie petite pute », je lache, de rage et de dépit.

« Ah non : moi, c’est pour le plaisir uniquement. »

3 Comments »

  1. Bon, tes quatre lecteurs sont en vacances (Le Balto a fermé aussitôt ouvert, t’as vu?), donc je me dévoue:
    la chute est évidemment digne du titre; mais enfin t’avoueras qu’entre les deux, tu t’es un peu égaré dans des digressions éthylo-stupéfiantes. Allez, on te laisse encore une chance, les seins de Zoé donc…

    Dois-je rappeler que c’est un régal de te lire? Non, tu le sais déjà.

    Comment par Douda — 24 août 2006 @ 3:46

  2. La désertion du mois d’août… m’en parle pas : depuis que la canaille judéo-maçonique a donné droit aux revendications de la racaille socialo-bolshevik en 36, même les masses prolétaires se permettent d’abandonner leur poste à l’usine pendant la moitié de l’été. Y’a qu’à voir ces tire-au-flanc du Balto, pas même capables de tenir un bar quelques semaines d’affilé sans se casser au club-med.

    Si au moins Paris avait son habituel climat d’été post-apocalyptique, histoire de parcourir les rues désertes en se disant qu’on fait partie du petit groupe de chanceux qui a survécu à la Troisième. Mais même pas.

    Bon, à part ça…

    Ainsi, d’entre tous mes lecteurs non-existants, c’est toi, ô Douda adorée, qui me reprochera de ne pas m’être plus étendu (au sens figuré, cela s’entend) sur les seins de Zoé. C’est marrant, je ne te voyais pas comme ça. Quoique.

    Que dire…

    D’abord qu’il n’y avait guère plus à en dire pour cet épisode, sans empiéter sur les plate-bandes de la vulgarité la moins avenante : plate-bandes que nous nous efforçons de contourner sur ce blog, pour mieux gambader dans les vertes prairies de la grossièreté la plus décomplexée (je te rassure toutefois, la présence d’un sein, ou de bien d’autres choses encore, est loin à mes yeux de constituer en soi le moindre élément de vulgarité, bien au contraire).

    Finalement aussi, peut-être n’avais-je tout simplement pas envie de partager tout entiers les seins de Zoé, peut-être voulais-je en garder un petit bout pour moi. Je sais, c’est égoïste, mais bon, après tout, je suis sûr que tu disposes toi-même de tous les moyens nécessaires pour satisfaire tes éventuels besoins en réconfort freudien.

    Quant aux digressions étonnantes et stupéfiantes : au risque de m’aliéner l’un des quarts de lectorat le plus cher à mon coeur, je me dois de confesser qu’elles occupent déjà et continueront très certainement d’occuper une part majeure des écrits qui jonchent ce site. N’y voir en aucun cas le moindre reflet de mes priorités personelles, ni même de la manière dont se répartit mon temps libre en général. Pour citer deux célèbres penseurs de la deuxième partie du XXè siècle : « C’est comme ça » (« la la la la lah »).

    Promis un jour j’essaierai de rétablir la balance en parlant un peu de l’époque où j’étais bartender dans un strip-club huppé de Roppongi.

    Comment par dr Dave — 25 août 2006 @ 1:15

  3. Et dans les méandres de ma réponse, chère Douda, j’ai omis de mentionner ce par quoi j’aurais dû commencer : non seulement le plaisir est mien de me savoir lu et apprécié à quelque mesure que ce soit d’un public tel que le tien, mais ce plaisir ne saurait se comparer à celui que j’ai à te lire. Et je te prie de ne pas te fier aux apparences d’hyperbole de la présente remarque, c’est bien du plus sincère euphémisme qu’il s’agit.

    Comment par dr Dave — 25 août 2006 @ 1:49

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et ignotas animum dimittit in artes