Où il n'est bien sûr nullement question, ni d'automne, ni de Tokyo…

14 octobre 2005

La Fête à la Maison

Posté dans : la Californie, par Dave A. à 4:02

Plus ça va, plus ce blog s’écarte énormément des valeurs fondamentales du blogging. A savoir: masser mon ego en racontant ma vie à des inconnu(e)s et en économisant sur mes frais de psychanalyse.

Le problème, c’est que des blogs de thérapie de groupe, j’en ai déjà deux, et j’ai horreur de me répéter, fut-ce dans des langues différentes. Donc pour tout ce qui concerne mes fascinantes aventures au pays des distributeurs automatiques de petites culottes, j’ai peur qu’il ne vous faille aller les lire en version originale pour le moment.

À défaut, j’ai décidé de déterrer quelques souvenirs de ma folle jeunesse sous le doux soleil de Californie (d’autant plus doux qu’il a pas mal de couches de dioxyde de carbone à traverser pour taper sur les trottoirs de Sunset Blvd). Un choix essentiellement motivé par le statut de prescription couvrant la plupart des faits relatés et devant a priori me préserver de tout risque de poursuite au pénal. Pour bien faire et rester chronologique, j’aurais probablement du commencer avec les années Londres, mais là, pour le coup, mon avocat m’assure qu’il vaut mieux encore attendre quelques temps avant de commencer à balancer le nom de tous les show-bizzeux pour lesquelles mes responsabilités de serveur de l’étage V.I.P. relevaient autant sinon plus de la géométrie conique et du maquettisme ferroviaire poudreux que de la concoction de vodka-martinis.

En conséquence, je pense qu’une rapide introduction scénique des principaux protagonistes ne pourra que bénéficier à la clarté des bien pauvres anecdotes qui, n’en doutez pas, deviendront un thème récurrent de ce blog en attendant mieux:

Mise en Situation Temporelle

Située aux jours heureux de l’entre-deux-Bushs, l’époque précise du récit importe peu. Par intérêt historique, on pourra tout de même mentionner que les seules explosions de bulles de silicones à déplorer sont encore limitées aux cliniques privées d’Orange County. Le recrutement pour le poste d’Ennemi Juré des Etats-Unis bat son plein: depuis la décennie précédente et la défection du Rouge Mangeur d’Enfants, la position reste vacante malgré quelques brefs intérims menés de plus ou moins bonne grâce par Saddam Hussein. Les Terroristes n’ont pas encore eu le mauvais goût de venir laver leur linge sale à coup de Boeings 747 sur le sol New Yorkais… Et il est par conséquent encore possible d’atterrir à LAX avec son coupe-ongle ou trois grammes d’échange culturel dans les chaussettes sans finir à Guantanamo. Les vêtements se portent avec des trous si vous habitez Seattle, avec des taches douteuses si vous êtes stagiaire à Washington. L’insouciance règne. La vie est belle en technicolor et en son THX.

Mise en Situation Spatiale

Le fief de West Hollywood ne serait pas sans rappeler à nos lecteurs parisiens une sorte de quartier du Marais, à condition de remplacer les charmantes petites ruelles d’icelui par des autoroutes quatre voies. Sinon, le peuplement de la région s’est fait de manière assez similaire: comptant un fort pourcentage de juifs immigrés d’Europe de l’Est d’un coté, mais aussi en compétition serrée avec San Francisco et Palm Springs pour le titre de plus grand fan-club local de Judy Garland et Liza Minelli. Le candidat idéal à l’implantation sera donc à la fois gay et ashkénaze. Et riche de préférence.

Ce qu’il faut retenir: A West Hollywood, on ne dit pas: « vieille peau cinglée qui garde les dépouilles de tous ses chats dans un congélateur à la cave », on dit: « riche excentrique ».

La Distribution

Mais quels sont les délicieux personnages qui vont agrémenter cette fresque épique de la vie d’un Européen en Californie du Sud?

Tout d’abord il y a bien sûr:

Dr Dave

Fraîchement et un peu brusquement débarqué du vieux continent. L’arrivée elle-même vaudra probablement une entrée un de ces jours. De sa période londonienne, et plus particulièrement de la parenthèse dite « à loyer optionnelle », il n’a guère conservé qu’une magnifique chevelure assortie au bleu électrique de son ensemble vinyle préféré. Le jeune docteur en ramène aussi son titre, reçu plus pour sa connaissance d’un nombre inquiétant d’isomères des molécules de phénylalanines et de leur propriétés physiologico-chimiques respectives, que pour une quelconque aptitude à la chirurgie ou la médecine générale. Initialement parti pour briser la routine et visiter les cultures hydroponiques de ses amis hippies de la région San Franciscaine, il avait décidé de retarder ce plan de quelques mois, histoire de voir si la Cité des Anges offrait un attrait supérieur. Nous couperons immédiatement court au suspens, en précisant que la réponse fut un non retentissant, ce qui ne l’empêcha pas de passer quelques mois fort distrayants dans cette région aussi vide de vie culturelle que la boîte crânienne de bon nombre de ses habitants.

Fort heureusement, les conditions immobilières de cette époque étaient encore nettement en la faveur de l’éventuelle locataire Los Angélique désargenté: pour une bouchée de pain, on y trouvait de somptueux lofts à partager en collocation.

Ce qui nous amène à:

Ricardo

Plus latin qu’un string léopard de Ricky Martin. Plus freudien qu’un Montechristo Especial. Plus snob que tout le personnel de Neiman Marcus réuni. Ricardo ne venait pas de Palm Springs: c’est Palm Springs qui venait avec lui.

Palm Springs étant essentiellement le Versailles de West Hollywood (à cinq heures de route et avec les coyotes en plus), Ricardo était parfaitement dans son élément dans l’une ou l’autre ville, où ses activités professionnelles avaient essentiellement consisté à dilapider la fortune familiale jusqu’au jour où, contre toute attente, il se découvrit un certain talent dans la vente d’art moderne: cette entrée dans la vie active ayant fortuitement coïncidé avec l’exhaustion simultanée de la mansuétude de son géniteur et du compte en commun disposé par celui-ci chez Amex. Officiellement d’une famille récemment implantée de ce coté-ci de la frontière (il était la première génération anglophone), n’allez pas pour autant l’imaginer traversant le Rio Grande à la nage sur le dos de ses parents: son père, l’un des plus grands propriétaire de cultures organiques de la région s’était marié avec de la veille noblesse hijo de algo, et quant à la famille « restée au pays », elle contrôlait la majorité de Baja California, avec des cousins répartis dans pratiquement tous les ministères de l’administration mexicaine.

En fait, sous des dehors de petite peste prétentieuse, Ricardo s’avéra l’une des personnes les plus sincèrement gentilles qu’il m’ait été donné de rencontrer dans mes voyages. Contrairement à bien des Californiens du Sud justement, chez lui, toute cette affectation hautaine ne servait qu’à cacher le proverbial coeur en or d’un grand tendre qui n’arrivait pas à regarder Bambi sans fondre en larmes avant la fin.

N’empêche, il savait se rendre facilement odieux avec les gens qu’il n’aimait pas.

Bien sûr, tout cela, je l’ignorais entièrement, lorsque je me rendai dans son loft, idéalement situé près du studio où je travaillais, afin de discuter de l’éventualité d’une collocation. Ce que je vis, c’était un homme légèrement grassouillet, en chemise noire Donna Karan, à mi chemin entre Don Diego et Sergent Garcia (moustache comprise) et à la démarche plus chaloupée qu’un pont du Titanic après passage de l’iceberg: j’en étais à craindre pour la rampe, lors de son ascension vers les chambres de l’étage.

La seule préoccupation de Ricardo, quant aux qualités morales de son futur colocataire, était d’éviter une désagréable répétition des déboires psychiatriques du précédent. Un garçon pourtant sans histoire travaillant à Hewlett-Packard la semaine, qui avait la manie, a priori fort inoffensive, de mettre des bas résilles et de se faire appeler Marianna le week-end… « Le garçon ça allait, le problème c’était la fille: très possessive. Lui était tombé amoureux de moi, elle était jalouse. Deux tentatives de suicide… Pourtant, au début, je trouvais ça vraiment exotique, je crois que c’est même pour ça que je l’avais choisi ».

On comprendra donc que j’avais pour le moins de fortes réserves quant aux capacités de jugement de mon futur colocataire.

Mais conscient du fait que des cheveux bleus et une absence de papier en règle ne constituaient pas des atouts sur le marché immobilier local, je décidai qu’après tout mieux valait courir le risque d’emménager avec un psychopathe qu’un psychorigide. Certes: le ton de notre entretien ne m’avait pas enlevé toute inquiétude de me réveiller un jour, un couteau entre les omoplates et une blonde à fine moustache noire figée dans un rictus sardonique au-dessus de mon lit. Mais plutôt ça que vivre avec quelqu’un qui écrit des petits mots sur la porte du réfrigérateur pour se plaindre sèchement de votre usage de son beurrier ou vous intimer de faire moins de bruit avec la stéréo après 7 heures du soir. Ricardo m’ayant même assuré, sans y être invité, qu’il ne souhaitait rien plus que mon épanouissement sexuel et n’avait pas la moindre objection à ce que je partage ma couche avec qui bon me semble, autant de fois qu’il me plairait. J’emménageais la semaine suivante.

Restait une pièce vacante, dont la dénomination de salle-à-manger semblait largement redondante, compte tenu des trente hectares de béton qui constituaient la pièce principale du loft équipée d’un confortable coin cuisine où nous passions le plus clair de notre temps. Il fut donc immédiatement convenu de trouver un troisième locataire:

Alexandra

Alexandra était blonde.

Mais parlait par ailleurs couramment Anglais, Allemand et Suédois et lisait Kierkegaard dans le texte.

Ayant suivi un parcours remarquablement similaire à celui du petit Dave sur le circuit des monastères européens à vocation éducative, elle en avait retiré un même désir d’aller voir si l’herbe était plus verte dans le pré d’à coté, ou à défaut moins chère et plus riche en THC. Pour ce faire, bravant la volonté paternelle, elle s’était subrepticement inscrite à l’université d’état de Los Angeles, bien loin des vertes prairies teutonnes et de son manoir familial.

De ses ascendances germano-scandinaves Alexandra tirait, outre une chevelure blonde à damner la moins lesbienne des mères supérieures: une candeur rafraîchissante, une littéralité à toute épreuve et un goût prononcé pour l’étrange mélange Bière & Jägermeister.

Prologue

Le fait qu’entre nous deux, nous eussions à peine l’âge de Ricardo, et la facilité avec laquelle il en était venu à nous accueillir le soir par des « Vous avez faim les enfants? J’ai fait du canard à l’orange. Alexandra, chérie, peux-tu ranger tes culottes qui traînent dans la salle de bain: Jasper Jones passe prendre un verre tout à l’heure… » donnait à notre petit foyer un air de famille post-apocalyptique qui aurait déclenché plus d’une apoplexie papale.

Ricardo était bien quelque part une figure paternelle. Enfin un père avec qui nous aurions passé un soir sur deux à boire des caisses entières de champagne et qui nous enseignait tour à tour à l’un ou à l’autre: l’art subtil du Cosmopolitan réussi, les meilleurs films de Joan Crawford, les joies de la promiscuité sexuelle et de la pilule du lendemain, comment coller des faux cils assortis à sa perruque, obtenir une réservation pour trois au Tropicana à la dernière minute, marcher avec des talons aiguilles (c’est vachement dur, ces machins là, particulièrement après dix Cosmos) et bien d’autres usages indispensables de la vie civilisée moderne. Bref une relation symbiotique ponctuée d’épisodes émouvants, cocasses ou embarrassants, souvent les trois à la fois…

Par exemple, quelques semaines plus tard, notre première soirée S&M à la maison…

A suivre dans le prochain épisode…

Note du Traducteur: Pour le titre, c’est initialement à Three’s Company que je pensais en écrivant ce billet (enfin, avec beaucoup plus de nudité et sous acide), mais n’ayant pas trouvé d’adaptation française, j’ai du me tourner vers le titre français de Full House qui n’est pas sans rappeler légèrement la série précédente.

8 Comments »

  1. Il m’arrive de hurler et de piquer des crises d’hysterie lorsqu’on utilise mon beurrier. Alors j’attend impatiemment la suite.
    PS : je denombre 4 fautes d’orthographe pour ma part. Cela ma suffit à vous imaginer completement saoul et sous ecsta lors de la rédaction de cet article.
    PSbis: Je les tiens bien sûr à votre disposition (ces 4 fautes)

    Comment par Rhagnagna — 14 octobre 2005 @ 5:57

  2. Ah enfin la terre tant promise se révèle, mi-Miller mi-Kerouac, avec le style « à la française » en plus… on va se régaler!
    (tiens encore la, Rha’)

    Comment par Briscard — 14 octobre 2005 @ 9:24

  3. […] Dans La fête à la maison, titre d’une série pour adolescents dopés à l’appareil dentaire du milieu des années 80, il relate au lecteur ravi son arrivée en Californie avec une maestria à ranger les meilleurs comiques dans le placard trop encombré des casseurs d’ambiance. C’est très simple, cela fait des mois que je n’avais pas autant ri, des années si on se limite au domaine de la pure lecture bloguesque. […]

    Ping par Kiss in the dark » La fête à la maison — 23 octobre 2005 @ 7:59

  4. La suite ! La suite ! La suite !

    Comment par Somebaudy — 26 octobre 2005 @ 1:23

  5. […] Mon bien-aimé lectorat me faisait récemment remarquer un certain relâchement orthographique dans mon dernier billet, charitablement attribué à un éventuelle état diminué par la consommation d’alcool, voire de ces petites pilules qui font tout chaud ici en bas, et des gros trous là en haut. […]

    Ping par L’Automne à Paris » Errare humanum est, recta scribendi ratio autem computatorius — 9 août 2006 @ 1:47

  6. […] Reprenons donc… […]

    Ping par L’Automne à Paris » Nos Gentils Voisins — 9 août 2006 @ 1:51

  7. […] En revanche il est peu probable que “stupidité” ne soit le terme juridique généralement retenu pour décrire le fait d’atterrir au pays de Michael Douglas en insistant pour ramener à ses amis un souvenir original de l’océan Indien, rangé soigneusement entre le premier et le second orteil de son pied gauche. En fait, “inconscient” fut l’un des termes suggérés quelques années plus tard par Alexandra, pour décrire l’usage de piles de baladeur éviscérées comme boîtes à pilules hi-tech. […]

    Ping par L’Automne à Paris » Contrebande — 26 janvier 2007 @ 1:01

  8. […] sur un coin de table de bar à 5 heures du matin, j’étais parti tenter gloire et fortune sur un autre continent où je commençais à avoir mes habitudes, ce qui n’empêchait pas d’occasionnels […]

    Ping par L’Automne à Paris » Prisons Tchèques Pt. 2 — 9 janvier 2008 @ 8:13

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et ignotas animum dimittit in artes